La montée des discours masculinistes au Québec n’est plus un phénomène marginal. Elle traverse les écoles, les réseaux sociaux, les plateformes de jeux vidéo et les espaces de discussion fréquentés par les adolescents. Elle s’inscrit dans un contexte où les algorithmes amplifient les contenus polarisants, où les campagnes de harcèlement se coordonnent en quelques heures, et où les institutions peinent à protéger celles et ceux qui prennent la parole.
Les données récentes sont préoccupantes. Selon un sondage Léger cité par le Journal de Québec, un élève sur trois à Montréal adhère à des idées masculinistes. Une enquête de l’Université Laval, reprise par Radio‑Canada, montre que de nombreux jeunes Québécois croient à des mythes remettant en question la crédibilité des victimes d’agression sexuelle. Le GRIS‑Montréal observe une hausse marquée de l’homophobie et de la transphobie en milieu scolaire. Ces chiffres ne surgissent pas dans le vide : ils sont le produit d’un environnement numérique où les contenus sexistes, antiféministes ou complotistes circulent sans frein.
Un phénomène social qui s’enracine dans les plateformes
Les jeunes ne cherchent pas nécessairement des contenus antiféministes : ce sont les plateformes qui les leur proposent. Après quelques interactions avec du contenu polarisant, les algorithmes de YouTube Shorts et TikTok recommandent massivement des vidéos toxiques. Les systèmes de recommandation ne distinguent pas l’humour de la haine, la critique de la désinformation : ils optimisent le temps d’écran.
Cette dynamique crée un terreau fertile pour les discours masculinistes, qui se présentent comme des réponses simples à des insécurités réelles : solitude, anxiété, quête de modèles masculins. Le problème n’est pas la masculinité, mais l’idéologie qui instrumentalise ces vulnérabilités pour attaquer les droits des femmes et banaliser les violences sexuelles.
Les jeux vidéo en ligne : un terrain de chasse numérique sous‑régulé
Les jeux vidéo en ligne représentent un lieu important de socialisation en ligne des adolescents. Ils offrent des espaces où les jeunes passent des heures, souvent sans supervision adulte, dans des environnements marqués par la compétition et une culture du “trash talk”. Plusieurs reportages montrent que ces espaces peuvent devenir des lieux de diffusion de propos sexistes, homophobes ou antiféministes, normalisés sous couvert d’humour ou de provocation.
Les influenceurs masculinistes y trouvent un terrain fertile : les jeunes garçons y sont nombreux, les interactions vocales et textuelles sont peu modérées, et les plateformes de streaming recommandent des contenus polarisants. Les communautés de jeux deviennent ainsi des relais pour des discours hostiles aux femmes ou aux personnes 2SLGBTQIA+. Ce phénomène ne signifie pas que les jeux vidéo sont problématiques en soi. Ils constituent un espace culturel majeur. Mais leur absence d’encadrement, combinée à la présence de créateurs de contenu antiféministes, en fait un lieu stratégique pour comprendre la radicalisation numérique des jeunes.
L’affaire Pelicot : un rappel brutal de la violence ordinaire
En France, le procès Pelicot a révélé l’ampleur d’un réseau d’hommes ordinaires impliqués dans des viols facilités par la soumission chimique. Cinquante accusés, de tous âges et professions, ont été jugés. L’affaire a déclenché une tribune signée par plus de 200 hommes affirmant que la violence masculine n’est pas l’œuvre de « monstres », mais un phénomène systémique. Dans la foulée, des hommes comme David Pelicot — aujourd’hui engagé publiquement pour encourager les hommes à reconnaître leur rôle dans la lutte contre les violences sexistes — ont rappelé l’importance d’une prise de parole masculine forte et assumée. Cet épisode a montré ce qui manque cruellement au Québec : une mobilisation masculine visible, structurée, capable de reconnaître la dimension systémique des violences sexistes et de refuser de laisser les influenceurs antiféministes occuper tout l’espace.
L’affaire Elizabeth Lemay : quand la haine en ligne fait reculer les institutions
En février 2026, la chronique d’Elizabeth Lemay à De l’huile sur le feu a déclenché une déferlante de haine en ligne. Les commentaires antiféministes se sont multipliés, visant directement l’autrice. Radio‑Canada a retiré l’extrait promotionnel de la chronique, une décision que Lemay a dénoncée comme une capitulation face à la pression d’hommes sexistes. Les articles de La Presse et du Journal de Montréal montrent l’ampleur de la haine reçue et les excuses publiques de l’animatrice Rebecca Makonnen. Ce retrait est survenu alors que l’on observe amèrement de nouveaux féminicides au Québec. On parle déjà d’au moins sept femmes. Il faut se souvenir d’elles, et penser à leurs proches qui portent désormais l’irréparable. Cette affaire révèle trois enjeux majeurs : la vulnérabilité des femmes qui prennent la parole publiquement, la capacité des groupes antiféministes à orchestrer des campagnes de harcèlement, et la difficulté des médias à soutenir leurs propres chroniqueuses face à la pression numérique. Si même le diffuseur public recule, quel message envoie‑t‑on aux jeunes femmes qui voudraient s’exprimer ?
On s’écoute : un modèle québécois à amplifier
La campagne On s’écoute, dirigée par Léa Clermont‑Dion, est l’une des rares initiatives structurées pour contrer la désinformation masculiniste. Elle utilise TikTok, des influenceurs crédibles et un langage accessible pour montrer le lien entre discours masculinistes et banalisation des violences sexuelles. Les ambassadeurs — Olivier Dion, Lambert Drainville, Claude Bégin — incarnent des modèles masculins alternatifs. Ils montrent qu’il est possible d’être un homme sans adhérer à la domination ou à la violence symbolique.
Un article du Devoir rappelle que Clermont‑Dion et Guylaine Maroist ont déposé en 2023 à la Chambre des communes une pétition de 30 000 signatures réclamant une loi contre les contenus haineux en ligne — une demande restée sans suite. Ce rappel souligne l’ampleur du vide législatif canadien en matière de cyberviolence.
Agir maintenant : encadrer les plateformes, protéger les jeunes
Le phénomène n’est pas que numérique, mais c’est en ligne qu’il se déploie, se renforce et se normalise. C’est donc là qu’il faut agir en premier.
- Encadrer les algorithmes : transparence, audits indépendants, interdiction de promouvoir des contenus misogynes.
- Renforcer la modération : délais stricts pour retirer les contenus illégaux, sanctions pour les plateformes négligentes.
- Éduquer au numérique : cours obligatoires sur les algorithmes, la désinformation et les masculinités positives.
- Soutenir les voix publiques : protéger les chroniqueuses et journalistes contre les campagnes de harcèlement.
Ce sont nos jeunes — garçons et filles — qui grandissent dans cet environnement. Leur avenir dépend de notre capacité à leur offrir un espace numérique plus sûr, plus juste et plus respectueux.
Sources
- Journal de Québec — “Montée du discours masculiniste chez les ados” https://www.journaldequebec.com/2025/04/02/montee-du-discours-masculiniste-chez-les-ados-cest-une-preoccupation-dans-plusieurs-ecoles-du-quebec
- Radio‑Canada — “Masculinisme et intolérance visibles aussi dans les maisons des jeunes” https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2136592/intolerance-adolescents-masculinisme-inquietudes
- GRIS‑Montréal — Enquête 2023 https://gris.ca
- Le Devoir — “Une nouvelle campagne pour lutter contre le masculinisme chez les jeunes” https://www.ledevoir.com/actualites/education/959280/nouvelle-campagne-lutter-contre-masculinisme-jeunes
- Le Devoir — “Le masculinisme gagne du terrain…” https://www.ledevoir.com/actualites/societe/959298/masculinisme-gagne-terrain-jeune-quebecois-cinq-mefie-feminisme
- Site officiel — Campagne On s’écoute https://onsecoute.com/
- Le Devoir — “Près de 30 000 femmes réclament une loi contre la cyberviolence” https://www.ledevoir.com/politique/canada/784264/-pres-de-30-000-femmes-reclament-une-loi-contre-la-cyberviolence
- Libération — Tribune des 200 hommes https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/
- La Presse — “Controverse autour d’un extrait promotionnel à Radio‑Canada” https://www.lapresse.ca/arts/2026-02-12/passage-d-elizabeth-lemay-a-l-emission-de-l-huile-sur-le-feu/controverse-autour-d-un-extrait-promotionnel-a-radio-canada.php
- Radio‑Canada — Chronique complète d’Elizabeth Lemay (OhDio) https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/huile-sur-le-feu/segments/rattrapage/2291590/c-est-chaud-avec-elizabeth-lemay
- Journal de Montréal — “Déferlante de haine… Rebecca Makonnen présente ses excuses” https://www.journaldemontreal.com/2026/02/11/deferlante-de-haine-a-la-suite-dune-chronique-radio-rebecca-makonnen-et-ici-premiere-sexcusent-a-lautrice-elizabeth-lemay
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