Je suis Mathilde, j’ai 49 ans. Un conjoint, des enfants, un travail, un chat. Sur le papier, madame tout le monde. Et comme madame tout le monde, j’ai été victime de multiples agressions sexuelles.
Je suis une survivante d’inceste. Mon histoire s’est jouée dans l’intime, au cœur d’une famille dysfonctionnelle, où le climat incestuel était présent, l’inceste en place avant que je le vive et que je me doute même de l’existence de ce mot. Aujourd’hui, ma thérapie est faite, les symptômes derrière moi. Mais le silence familial autour de l’inceste, lui, reste intact. Ce silence enferme ma famille et m’a enfermé avant que je décide de contrer l’injonction à les aimer malgré tout.
Je suis intégrée, guérie d’un trouble dissociatif de l’identité (TDI) grâce à une psychothérapie spécialisée, à un environnement sain et à beaucoup de chance.
La dissociation est une réponse de survie, qui fait que, comme l’explique bien mieux la Dr Muriel Salmona, le cerveau anesthésie l’enfant, coupe ses émotions, déconnecte ses perceptions. Le TDI est une forme grave de ce mécanisme. Plusieurs parties se créent pour porter ce qui est insupportable, c’est une formidable stratégie de survie qui intervient souvent très tôt dans l’enfance.
J’ai vécu presque 40 ans de ma vie aux prises avec les conséquences de la négligence et de l’inceste, que connaissent beaucoup de victimes en plus de la dissociation : des addictions, des troubles alimentaires, du stress post-traumatique, des crises d’angoisse, attaques de panique, de l’hypervigilance, des dépressions sévères avec idées noires, tentatives de suicide et de nouvelles agressions. Elles ne se voient pas toujours de l’extérieur, pourtant ces conséquences façonnent nos quotidiens. J’ai vécu avec des blessures à vif, invisibles, mais omniprésentes.
Puis j’ai appris que ce n’est pas irrémédiable. Des soins existent. Des professionnels formés à la mémoire traumatique, aux troubles dissociatifs, aux traumas complexes. J’ai vu qu’il était est possible d’aller mieux, de vivre autrement, et de cicatriser. Ça a pris beaucoup de temps, ça s’est construit petit à petit, avec de nombreux moments de doutes, très souvent l’impression que c’était sans fin et que j’étais foutue, brisée pour toujours. J’ai eu la chance de faire enfin de bonnes rencontres, de trouver la sécurité affective, de trouver les bons professionnels de santé, et j’ai pu parler, me soigner, pour enfin réussir à tout remettre dans une mémoire narrative cohérente et intégré mon histoire, les parties de moi qui s’étaient divisés en alter ou simples morceaux d’émotions pures, violemment pures, parfois très brutes.
En plus du terme victime, je choisis le mot survivante pour me définir. Parce qu’il parle de force, de courage, de (re)construction. Il dit que ce qu’on m’a fait ne résume pas qui je suis. Il dit aussi la violence de devoir évoluer au sein d’une famille, mais aussi d’une société qui impose le silence, ordonne un ordre social où on doit aimer sa famille à tout prix. Survivante, c’est aussi dire que la honte n’est pas à moi, que c’est moi qui reprends la plume. Que désormais je peux partager mon expérience pour dire que c’est possible d’aller mieux, donner de l’espoir et contribuer à porter ses mots, les miens et ceux des personnes qui parlent, pour changer les choses.
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