Lettre ouverte à Dre Karine Gauthier, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec
Madame la Présidente,
Vous avez récemment affirmé que « couper avec la famille, ce n’est pas ce qui est recommandé » et que le rôle du psychologue consiste plutôt à aider la personne à mieux évoluer dans ses relations. Vous avez également rappelé l’importance du soutien social pour la santé mentale.
En effet, les êtres humains ont besoin de liens significatifs pour s’épanouir et le soutien social constitue un facteur de protection majeur contre la détresse psychologique. Aucun problème de ce côté-là.
Ce qui me préoccupe, c’est l’effet que peut produire une affirmation générale, a fortiori émanant d’une haute autorité en santé mentale, selon laquelle la rupture familiale ne serait pas recommandée.
Pour de nombreuses personnes ayant vécu l’inceste, la violence physique, la violence psychologique, le contrôle coercitif, les humiliations répétées ou la négligence grave, la famille n’est pas associée au soutien ou même à la sécurité. Elle est plus souvent le lieu du traumatisme, quand elle n’en est pas la source.
Dans ces situations, maintenir le lien peut précisément entretenir la souffrance et la détresse. La prise de distance ou la rupture complète des contacts est parfois la seule façon de mettre fin à la violence, à l’emprise ou aux traumatismes répétés.
Cette réalité demeure pourtant difficile à reconnaître collectivement.
Choisir de de s’éloigner d’un parent violent ou toxique, c’est aussi se confronter à une forte pression sociale. On nous rappelle qu’il faut pardonner, comprendre, concilier, préserver l’unité familiale. On nous répète qu’« on n’a qu’une mère », qu’« un père reste un père » ou qu’il ne faudrait pas priver les enfants de leur famille. Ces injonctions persistent même lorsque les violences sont connues, documentées ou reconnues.
Dans ce contexte, les mots employés par les autorités professionnelles ont un poids particulier.
Lorsqu’une personne occupant une fonction aussi influente affirme publiquement que couper les liens familiaux n’est pas recommandé, certaines victimes peuvent entendre que leur décision est discutable, excessive ou contraire à leur bien-être. Cela peut donner l’impression que sa propre sécurité devrait passer après la préservation du lien familial.
Je ne crois pas qu’il s’agisse du message que vous souhaitiez passer.
Madame La présidente, la question n’est pas de savoir si les psychologues devraient recommander systématiquement la rupture familiale. Évidemment non.
La question est de reconnaître clairement qu’il existe des situations où la rupture est une stratégie légitime, saine et parfois nécessaire.
Nous reconnaissons aujourd’hui qu’il est souhaitable de quitter un conjoint violent. Nous comprenons qu’il peut être nécessaire de mettre fin à une relation abusive. Nous encourageons les personnes victimes de harcèlement à se protéger. Pourquoi cette évidence deviendrait-elle plus difficile à admettre lorsque la violence est dans la famille ? Le lien biologique ne donne pas un blanc-seing moral et ne saurait justifier la violence.
Alors que les victimes de violences intrafamiliales peinent à être entendues, je suis convaincue que les messages diffusés par les plus hautes autorités professionnelles doivent refléter cette réalité avec toute la nuance qu’elle exige.
Madame la Présidente, j’invite donc l’Ordre des psychologues du Québec à rappeler publiquement que, dans certains contextes de violence intrafamiliale, d’inceste ou de contrôle coercitif, la prise de distance ou la rupture des liens familiaux peut constituer une décision légitime, saine et protectrice.
Parce que personne ne devrait être encouragé à maintenir des liens qui compromettent sa sécurité.
Parce que la protection des victimes doit primer sur l’idéal de réconciliation.
Et parce que, pour certaines personnes, couper les liens n’est pas un échec.
C’est une mesure de survie.
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